"croire en les rêves comme si c'étaient des fenêtres
et les ouvrir grands
pour en faire des portes
à entrouvrir au jour naissant
pour entrevoir enfin
le caché dans l'apparent"
calligraphie arabe de Malik nounouhi
"Lever du drapeau"
une nouvelle à lire avant d'aller voter
Ce matin,
Tard dans la veille, quelque chose venue de dehors m'arracha au sommeil.
Debout, les yeux collés au matelas, je tentais de m'extraire d'une nuit tardive et d'atteindre la salle de bain mais le brouhaha venu de l'extérieur, me changea de parcours.
Mon premier réflexe fut de faire un saut rapide dans la chambre de ma fille; une fois dedans, sur la pointe des pieds je jeta un coup d'oeil de soulagement; elle dormait comme son papa, les yeux collés au matelas.
Je revins alors sur mes pas, doucement, pour pas éveiller en elle l'envie de se mettre debout à la verticale.
Dehors, toujours les mêmes bruits. Le même boucan!
Les gens semblaient pris de panique, on entendait des chaises bouger, des tables secouées des cris d'enfants, des paroles inaudibles, farfelues du style «passe moi le drapeau» «il est l'heure, mais ou tu la mis ce foutu drapeau » ou encore « je te l'avais pourtant dit il fallait en acheter un » et on entendait aussi des semblants de réponses, teintées de larmes du genre « mais il n'y en avait nulle part, j'ai pourtant cherché dans tous les magasins, ruptures de stock, m'ont dit tous les vendeurs . J'ai même été tenté d'en arracher un à la façade de la mairie, mais le regard du vigile m'en a rapidement dissuadé. »
Abasourdis par ce que je venais d'entendre, je ne comprenais rien à toutes ses histoires surréalistes, mais pourquoi nom d'un drapeau ces gens s'agitaient-ils comme ça à six heures du matin.
Et puis c'est quoi encore cette histoire de drapeau qui les unissait tous dans la même panique.
Peut-être, n'est-ce qu'un mauvais rêve finalement, un cauchemars qui date de la veille et dont je ne me suis pas encore acquitté.
L'idée me vint alors de réveiller ma femme, pour me mettre les idées au clair, pour fixer à deux, une fois pour toute certaines de ces peurs.
Mais elle semblait dormir d'un sommeil qui n'appelait en aucun cas au réveil, et comme son mari et sa fille, elle avait l'air aussi d'avoir les yeux collés au matelas .Tant pis. Je tends ma main tendrement vers sa tête pour ne pas trop l'arracher à ses rêves mais un bruit venant de l'extérieur, encore plus assourdissant que ceux d'avant me fit sortir de la chambre et courir à la fenêtre.
Mais que se passe t-il au juste en ce jour encore naissant et qui n'avait même pas encore quitté la veille qu'il se prenait déjà les pieds dans un présent agité?
En tirant un peu les rideaux de la fenêtre de la cuisine je laissais échapper mon regard à l'extérieur pour atterrir sur le trottoir d'en face où des gens en uniformes, un haut parleur à la main, la bouche tournée vers tous les bâtiments de la rue et la parole assourdissante collée aux oreilles des murs et fenêtres, ils étaient rangés en ligne droite et se tenaient prêt.
Et soudain, d'une voix unie à tout bout de champs, à tue tête il crièrent : «appel à tous!, appel à tous! lever du drapeaux!, six heures passées de deux minutes! Présentez vos drapeaux aux fenêtres ! Appel à tous!, appel à tous! lever du drapeau! ,six heures passées de trois minutes....»
Leurs pas sur la chaussée résonnaient comme des alignements militaires, on se serait cru dans un film de guerre.
Mais que se passe t-il en fin? Et à quoi rime tout ce bordel.
J'ai couru vers notre chambre à coucher, tant pis pour le sommeil apaisé de ma femme, il faut qu'on m'éclaircisse la pensée, qu'on me mette de l'ordre dans les idées.
Je me suis approché doucement d'elle et en lui caressant le front je tentais délicatement de la ramener au présent : « chérie réveilles toi! ».
«qu'est ce qui se passe? t'es pas encore couché ? me répondit-elle d'un air innocent.
Sans l'affoler et d'une voix aux apparences calmes par rapport à mon bouillonnement intérieur je lui ai dis « il est 6h du matin et il y a un de ces bordels dehors, je ne comprends rien, on dirait que la police cherche quelqu'un dans le quartier et puis tous nos voisins ont l'air de s'être réveiller du mauvais pie...
je n'ai pas eu le temps de finir ma phrase qu'elle fit un sursaut du lit pour se retrouver raide, debout, devant moi comme si elle était au garde à vous, les yeux grands ouverts et d'une voix sur-paniquée, elle me cria à la face : « t'as bien dis six heures ? »
« oui il me semble!, c'est ce que j'ai dis! , il est six heures du matin, pourquoi c'est important? »
«six heures! Oh, mon dieu ! J'avais complètement oublié! le drapeau ?, il est où le drapeau ? »
« mais quel drapeau chérie? » lui demandais-je d'une voix sucrée pour tenter de la calmer.
« voyons, le drapeau que je t'ai demandé d'acheter hier, le drapeau tricolore, enfin! »
« le drapeau tricolore!? Tiens ça c'est la meilleure, parce que tout le monde dehors a l'air de le chercher ton drapeau tricolore chérie, tu veux pas que je te chante la marseillaise aussi tant qu'on y est et puis depuis quand t'es devenue si nationaliste pour exiger un drapeau à six heures du matin! Là je rêve vraiment, c'est pas possible sinon, bon, je vais retourner me coucher, lui-dis-je à moitié en baillant, tant qu'à rêver il vaut mieux être allongé »
ma femme ne se laissa pas décourager par mes paroles et revint à la charge:
« mais ça va pas ou quoi, tu l'as mis ou le drapeau ? tu les entends pas dehors, t'entends pas les hauts parleurs qui crient au lever du drapeau, il faut te réveiller mon grand, on est en 2008, et en 2008 à six heures du mat c'est le lever du drapeau, à la fenêtre, à moins que tu veuilles qu'ils viennent taper à la porte dans 5 minutes et t'embarquer au poste pour te ficher dans leurs listes noires avec la mention « mauvaise identité française » toi qui n'as même pas encore ta nationalité. Est ce que tu sais au moins ce qu'ils font aux « mauvaises identités extérieures» oui c'est comme ça qu'ils appellent ceux qui n'ont que la carte de séjour, les étrangers quoi! tu sais ce qu'il leurs font, ils les fichent, ils les gardent au poste 96 heures et chaque étranger qui refuse de présenter le drapeau à la fenêtre il perd 5 points de citoyenneté et si tu perds tes 25 points, t'es plus un citoyen, alors bon vent et rentre chez toi! Mais attention! Tu rentres pas ici mais dans ton pays d'origine, et dans ce cas là t'as pensé à nous, qui vas s'occuper de ta fille et s'il te renvois dans le pays de tes parents comment tu vas t'en sortir la bas, toi, qui n'y a jamais vécu sauf un mois de temps en temps et en vacances comme un touriste.
Alors s'il te plaît, il est ou ce foutu drapeau que je le mette à la fenêtre avant qu'ils ne montent?
j'entendais ses mots qui m'arrivaient en berceuse, comme les histoires enfantines d'ogres et d'ogresses et de je ne sais quelle bête à 7 têtes que ma mère nous racontait quand on était petit et au fur et à mesure que l'histoire avance et qu'on a peur, on cherche dans le sommeil une fuite et on s'en dort paisiblement, et là ce fut exactement le cas, mes yeux étaient devenus lourds et je m'enfonçais petit à petit dans le lit quand ma femme revint encore de plus belle:
« eh ! réveilles toi »
Devancé par une colère sourde, je pris la main de ma femme et en la fixant d'un regard clair et net tentant de lui expliquer :
« Écoutes, je ne sais pas ou tu vas chercher tes histoires de drapeaux, d'identité, de garde à vue, mais moi je n'ai pas ton drapeau tricolore, alors qu'ils montent m'embarquer s'ils veulent et puis au diable les points de citoyenneté! des points de citoyenneté!? comme pour un permis mais t'as pété un plomb ma parole! »
Ma femme me jeta un regard que je ne lui connaissais pas, elle se tenait là, devant moi, les yeux pleins d'inquiétude, le regard rempli de questionnements, elle resta immobile un moment et fini par poser sa main sur mon épaule et d'une voix basse, douce, tendre et rassurante elle me dis :
« Mais de quel drapeau tu parles! chérie! Et qui doit monter te coffrer et puis c'est quoi ses histoires de citoyenneté! T'as fais un cauchemars c'est ça? Bon c'est pas tout ça mais c'est à mon tour d'y aller, t'as remarqué comment ils sont nombreux cette année, en 2002 il y avait moins de votants, je te pose la question alors que ta somnolé pendant une heure, bon jette un regard à la petite elle est juste là et t'endort pas sinon!!!!! oooh! Je vais chercher le drapeau!!!tu me racontera ton cauchemars tout à l'heure, allez à toute. »
Je n'ai pas dit un mot, j'ai juste lever les mains machinalement vers mes paupières, accompagnées d'un bâillement profond, j'ai fait un tour de tête de la salle du vote, et c'est vrai qu'il y avait plus de gens qui s'apprêtaient à voter par rapport à 2002, j'ai jeté un regard à ma fille qui tournait autour des poteaux de la fil d'attente et puis j'ai regardé ma femme se diriger tranquillement vers les urnes, un petit sourire m'échappa du coin de l'oeil et ma fille couru vers moi et sauta dans mes bras.
la volonté :
« Lorsqu'un peuple veut la vie
Force est au destin de répondre
Aux ténèbres de se dissiper
et aux chaînes de se rompre! »
Abou el kacem a Chabi
Paroles d'horizon
« Le rendez-vous des dunes »
Je marchais à la vitesse du vent qui, tantôt me poussait, tantôt me faisait barrage en ralentissant mes pas, comme pour dire que dans le désert rien ne sert de
courir, tout vient à l'heure du soleil et aux rythmes des dunes.
Moi je poussais un peu le vent, je forçais un peu mes pas. Ce soir là j'avais rendez-vous avec le soleil qui m'avait gentillement prié de passer le voir à l'heure du
coucher et lui raconter une histoire, une berceuse pour ralentir la marche du temps.
Je poussais le vent, je forçais sur mes pas car j'avais quelques longueurs de retards, quelque mots qui alourdissaient ma marche et me répétaient sans cesse «
tu es en retard, tu es en retard et le soleil en sera peiné. »
Je n'avais ni l'envie ni le désir de voir le soleil partir se coucher enveloppé de mélancolie et de tristesse alors j'ai poussé le vent! Une fois pour toute! Oust!
Et le vent s'est retrouvé dans mon dos à me pousser tout en me parlant, ses mots vagabondaient dans l'air avant de m'arriver par brides, il disait : « Ce n'est
pas la peine de courir, tu n'est nullement en retard, ne vois tu pas le soleil? il n'a de cesse de te regarder, lèves les yeux de tes pas et tu verras qu'il n'est point peiné, il t'écoute, tends
l'oreille, ralentis la marche, redresses ta démarche et aies le coeur en paix. Car pour raconter il faut du souffle et pour respirer il faut laisser le temps au coeur de prendre son temps et
souffler doucement à sa guise. »
Alors j'ai laissé le vent me guider, j'ai enlevé mon turban, les cheveux au vent et j'ai longé les dunes, de la plus haute à la plus allongée.
Le ciel changeait de lumière, les oiseaux migrateurs rythmaient le silence par des paroles non dites et les nuages se dispersaient et se laissaient pousser des ails à leur tour.
Arrivé à la dune au visage tourné vers l'est, Je me suis assis, soulagé d'être enfin arrivé. L'horizon se montrait devant moi à ne plus en finir
et le soleil clignait des yeux, un sourire aux lèvres.
Il semblait ravi de me voir ne plus dire un mot, silencieux, juste à le regarder droit dans les yeux.
Je suis resté ainsi un moment qui me semblait être une éternité. Le coeur prit d'un soulagement, d'une légèreté. Mes mots s'échappaient de moi par vagues et erraient
en jouant avec les grains de sable que le vent soulevait délicatement et je suis resté là, à défaut de raconter une histoire au soleil, je me suis retrouvé à écouter sa voix. Lui qui me murmurait
d'une voix infini, « Ralentis la marche et relèves ta démarche. Fais de ce sable un monde, de chaque grain un continent et laisse toi porter par la rotation du vent au grès des tourbillons
et garde à l'esprit l'objet de ta recherche, ton voyage ne sera pas vain. »
Ses paroles m'atteignaient comme des caresses amoureuses, des accolades de retrouvailles anciennes, une sorte d'apaisement, un bien être des sens et le soleil s'en alla à reculons, tout en chuchotant, doucement.
La lune revenait de son repos pour prendre le relais et moi je me penchais par dessus les nuages les yeux fermés, le corps léger et le regard dans milles et une images nouvelles invisibles à mes yeux fatigués.
LE TRAIN BLEU
« Agitateur des hasards »
Paris. Gare de Lyon. Terrasse du Train Bleu.
Lundi 19 octobre .
7h30.
En attendant mon train pour Marseille, prévu à 08h19, je me suis assis à la terrasse face à la voie 19 pour prendre un café. Autour de moi des tables vides et des chaises inoccupées se comptaient par dizaines et malgré ça un homme, aux cheveux gris-blancs, à la démarche fière et longiligne vint s'asseoir à côté, juste à ma droite. Il posa son sac léger sur une des chaise et en me regardant droit dans les yeux, il commença un monologue sans présentations ni bonjour :
« Je suis arrivé un matin, une nuit claire, blanche de tain. Je suis parti le désert aux pieds, les dunes portées par la lune et la lune accrochée
au soleil. Je suis parti un jour, une nuit, tard dans la nuit. J'ai parcouru la ville et ses ruelles pour m'imprégner du moindre détail, moindre orgueil enfantin. J'ai piétiné les trottoirs pour
en faire un terrain vague, L'écume des jours qui passent.
Je me suis engagé derrière toute odeur, et je changeais de parcourt selon les humeurs.
Je suis parti, me semble t-il, la peur au ventre les mains aux pieds et je sautais de joie et d'amertume. Je suis parti. Et alors à quoi bon.
Je suis toujours là. Je change de train, je passe d'une voie à l'autre, du nord au sud et du sud au nord, et alors!
Les voies n'ont pas la même voix, les odeurs n'ont plus les mêmes saveurs, les ruelles ont pris quelques kilos de trop. Les sourires se figent de grimaces et les gens courent et puis les trains passent. Les chiens miaulent et les chats aux aboie. Alors à quoi bon mon ami ?
Il faut que je me mette sur les rails avant que les voies déraillent. »
Dans sa manière de parler il me rappelait un peu mon père, un peu ces sages du pays qui pouvaient vous occuper à écouter leurs histoires et leurs vécus
des heures durant sans vous soucier du temps qui passe,
cette homme sorti de nulle part me racontait des fragments de sa vie en énigme et en prose. Toutes ses phrases se terminaient par à quoi bon et moi je l'écoutais sans dire un mot.
Le temps s'était un peu arrêté pendant son monologue, je voyais dans son histoire la mienne, mon départ et mes éternelles arrivées. Il parlait sans se
soucier de rien ; ni de ma perception ni de mon avis. Il parlait comme si c'était une nécessité et en parlant il me faisait un effet miroir qui me renvoyait à moi.
Il avait parlé de voyage, d'arrivée, de départ, de trains, de rêves et j'en oublie.
Il a parlé et je l'ai écouté jusqu'à ce qu'il aperçoive le garçon de café courir prendre sa commande, il détourna son regard alors et il lui lança d'une voix paternelle, douce et
amère :
« Doucement mon ami. C'est pas encore les jeux olympiques à ce que je sache. Faites attention à vos pas mon garçon. Savez-vous que
77% des gens qui courent finissent par arriver en retard. Et puis courir est un métier et votre n--ud de papillon doit vous serrer de près, je le vois d'ici. Vos yeux ont l'air bien cernés, vous
avez besoin de prendre l'air!
Allez faire un tour, ce n'est pas les trains qui manquent pourtant ici, mon garçon!
Ma commande attendra bien votre retours et puis si vous revenez pas, beh je me dirais que vous êtes bien là où vous vous trouvez, Allez-y!
Dans ce pays on dit bien que le client est roi non ? Alors le roi, qui réside en ma personne vous permet de disposez. Allez-y. À votre aise mon garçon. Regardez juste en face.
Là ! Il y'a un train, voie 19. Départ dans pas longtemps allez-y ! Soyez pas timide, je suis sûre que vous en mourrez d'envie. Vous en avez pas marre de ce café de gare? de ses gens qui
court avec la peur de rater leur train. De ces enfants excités à l'idée de voyager de changer de quartier. Et puis vous toujours là à dire la même phrase, même, devise :
« Bonjours ! Qu'est ce que je vous serre ? » Et d'entendre toujours le même soupçon de réponse : « un café et faite vite s'il vous plait, j'ai un
train à prendre ! ».
Les gens courent mon garçon mais vous, vous courrez pour ne pas qu'ils perdent leurs courses. Pour une fois courrez pour vous. Voie 19, Marseille, sautez dans ce train
allez-y !Un peu de jeunesse, de punch mon garçon! »
Le serveur paraissait un peu désordonné, Il ne savait quoi répondre à ce vieux mais dans ses yeux il y avait quelques chose qui disait
que le vieux avait dit vrai. Qu'il avait touché un point de quotidien ou ouvert une parenthèse désagréable à entendre.
Mais après un regard jeté timidement sur la voie 19, le jeune serveur finit par laisser échapper quelques mots mâchés au fond de la
gorge comme un enfant qu'on a grondé :
« Mais je peux pas lâcher mon travail comme ça monsieur ! Vous imaginez ? Abandon de poste comme ça en plein service et puis comment savez vous que je me plains de mon travail moi ?
Je les emmerde ses cons de voyageurs qui courent comme des particules perdues, je m'en fout même! Et puis vous savez quoi ? Je ne les vois même pas ! Je les devine à travers leurs commandes.
Alors, mon quotidien. Les fais ci. Fais ça. Prendre l'air et tout ça. Tout ce baratin, ça peut bien attendre demain!
Et puis qui vous êtes? et pourquoi vous le prenez pas ce train vous ? Eh ? Pourquoi ? »
Il laissa échapper un soupire de soulagement et repris aussi tôt d'une voix à peu près sûre:
« Bon c'est pas tout ça mais j'ai du travail moi, Qu'est ce que je vous serre monsieur ? »
« Après tout, si c'est votre travail et votre vie. Vous êtes libre mon garçon, Et puis les --illères c'est pas moi qui les ait
inventées non plus ! Répondait le vieux d'un air malicieux, je veux bien un café et faite vite s'il vous plait mon garçon parce que j'ai un train à prendre
moi !! »
Le vieux me lança un regard complice et un soupçon de sourire en clin d'oeil. Et après que le garçon, désabusé, partit chercher la
commande, le vieux s'approcha de moi et d'une voix basse il me dit :
« Je sais ce que c'est. J'étais serveur ici il y a de ça 20 ans et je rêvais de tous lâcher et de prendre le train en face. Je n'en ai jamais eu le courage jusqu'au jour ou je suis venu travailler après une nuit blanche, j'ai servi les clients jusqu'à 12h00 l'heure à laquelle un monsieur cravaté de la tête aux pieds m'a ordonné de lui ramener vite un café, vite ! Vite ! disait-il comme si je le connaissais de naissance, comme si j'avais tenu la main à sa pauvre mère pour qu'elle l'accouche ce pauvre lard. Et à défaut d'avoir un café vite ! Vite ! Beh, il a eu mon plateau et le reste d'un chocolat sur la belle cravate de la tête au pieds et j'ai sauté dans le train voie 19 sans billet.»
Le serveur, le plateau en main revenait avec le café et déposant la commande sur la table il prononça mécaniquement « 2 euros 10 s'il vous plait.
«Et vous savez, dès que je fus dans le train, il y'a vingt ans mais je m'en rappelle comme aujourd'hui, des choses nouvelles commençaient alors à
élargir ma vision. Les gens du train me regardaient tous d'un air surpris. Un garçon de café à bord du train. Avec son noeud de papillon de travers.
Ils étaient tous à mille lieux de savoir ce que je vivait à ce moment là ces cons de V….»
Il n'avait pas finit son mot et Le serveur, toujours debout lui coupa les lettres sous la langue : « 1 euro 20 monsieur, je dois encaisser.»
Il paraissait de plus en plus désabusé. Une sorte de respect forcé enfui d'énervement qu'il essayait de cacher sous des formes de politesse.
« Est-ce que je peux vous encaisser monsieur ? Ça fait 1 euros 20.»
Mais le vieux semblait décidé dans son petit jeu à pousser à bout le serveur, il continuait à me parler et ne prêtait aucune attention au porteur du
plateau :
« Dans le train, vous savez comment sont fait les trains. Des sièges à tire larigots. Des sièges et des assiégés. Moi je me suis mis dans le couloir sur
le strapontin et je fixais tout les passants voyageurs sans les voir. Je ne voyais rien ce jour là, sauf le cravaté et le chocolat qui dégoulinait sur sa belle cravate de
pendu … »
Le serveur de plus en plus excédé haussait son ton
« Je dois encaisser s'il vous plait, 1 euro 20! »
Le vieux s'en foutait de plus en plus et continuait son monologue :
« Dans les trains il n'y a pas de quotidien qui tient, pas de facture à payer, pas de dettes à rembourser. Les gens paraissent
toujours sur leurs beaux jours, le sourire aux lèvres, les commandes au bar… »
Le serveur lui coupa la parole encore une fois et de plus en plus en rogne : « En parlant de bar, il y'a des commandes qui m'attendent,
1 euro 20 s'il vous plait. Et puis je m'en fout de vos histoires moi ! »
Le vieux voyant que le serveur s'énervait, il en rajouta une couche :
« Mais vous avez que ça dans la bouche !? 1 euro 20 ! 1 euro 20 ! Je dois encaisser, je dois ceci, je dois cela. Vous voyer pas que… »
Et il n'a pas eu le temps de finir sa moquerie que le plateau du serveur lui volait déjà à la figure chargé d'un reste de cappuccino et
le serveur qui partait comme une particule chargée direction la voie 19 et s'est laissé absorbé par le train. Les portes se sont aussitôt refermées.
Le vieux sortit un mouchoir et s'essuya le visage éclairé d'une lueur de sourire de satisfaction et loin d'être énervé, il regarda en
souriant le train partir et me dit :
« Eh ben ! Il était long à la détente celui là. Il a mit du temps. Je commençais même à perdre espoir.»
Il s'essuya complètement le visage, avec toujours le même sourire au lèvres et reprit héroïquement :
« Dans le temps, les commandes était simples, café ou chocolat, les temps changent, maintenant c'est cappuccino, coca à la frise et de la bierre au sirop... »
Il se leva et rentra au café et en le suivant des yeux je l'ai vu se diriger vers le bar et payer son café.
Il revint me voir et d'une voix tachée de chocolat il me dit :
« En fait ! Je vous offre le café, mais dites moi, vous? c'était lequel des trains que vous attendiez ? La voie 19 je
parie! »
Je fais un sourie en forme de oui, ça l'a fait sourire et il reprit:
« J'en étais sure ! Eh oui mon ami, vous voyez les hasards des gares. Y en a qui ratent leurs train et d'autres qui en
prennent un sans que ça soit prévu. C'est comme dans la vie, les choses ne sont jamais se qu'elles paraissent être. Les gares, les trains et les hasards des jours. Est-ce bien un hasard
d'ailleurs ? Bon ! Allez je vous retarde pas, essayez de changer votre billet et surtout ne ratez pas le prochain ! Celui là sera le bon. Qui sait? À dieu mon
ami ! »
Et il partit, son sac à la main et le sourire d'un vainqueur au lèvres. Il s'est fendu dans la masse de gens qui courraient dans la
gare. En le suivant des yeux, je ne voyais que lui, une silhouette tout de blanc vêtue.
Sur le coup je n'ai pas compris. Son attitude. Qu'est-ce qu'il voulait dire par là. Qu'est ce qu'il faisait dans la vie. Et
où voulait–il en venir avec tout ça? Son histoire, les trains, la vie, le serveur, le hasard des gares et ses paroles de poète sorti de nulle part ?
Mais peu de temps après, alors que j'étais dans le train en direction de Marseille, pour animer un
atelier, dans la voiture 19, J'ai croisé un autre jeune homme, en tenue de serveur. Assis sur un strapontin dans le couloir du train. Il avait l'air absent. Un peu fâché comme s'il
venait d'abandonner son travail.
Et là tout m'est revenu. Et j'ai compris en fin! L'agitateur:
« Celui qui tourne en rond finit par avoir les idées courbes »
Alors Prenez l'air !Avant qu'il ne soit trop tard !
Texte extrait du recueil « Lettres d'intérieur »:
Écrits et Calligraphies arabes d'Abd El Malik Nounouhi,
à paraître au printemps 2008
Calligraphie: ©Abd el Malik Nounouhi
| Novembre 2009 | ||||||||||
| L | M | M | J | V | S | D | ||||
| 1 | ||||||||||
| 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | ||||
| 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | ||||
| 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | ||||
| 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | ||||
| 30 | ||||||||||
|
||||||||||
Commentaires