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la calligraphie arabe contemporaine par abd elMalik Nounouhi, espace galerie exposition cours et stages d'initiation à la calligraphie arabe.

18 Jan

TRAIN BLEU : nouvelle.

Publié par kalimalik  - Catégories :  #Nouvelles Illustrées

LE TRAIN BLEU
« Agitateur des hasards »

 

Paris. Gare de Lyon. Terrasse du Train Bleu.
Lundi 19 octobre .
7h30.

En attendant mon train pour Marseille, prévu à 08h19, je me suis assis à la terrasse face à la voie 19 pour prendre un café. Autour de moi des tables vides et des chaises inoccupées se comptaient par dizaines et malgré ça un homme, aux cheveux gris-blancs, à la démarche fière et longiligne vint s'asseoir à côté, juste à ma droite. Il posa son sac léger sur une des chaise et en me regardant droit dans les yeux, il commença un monologue sans présentations ni bonjour :

« Je suis arrivé un matin, une nuit claire, blanche de tain. Je suis parti le désert aux pieds, les dunes portées par la lune et la lune accrochée au soleil. Je suis parti un jour, une nuit, tard dans la nuit. J'ai parcouru la ville et ses ruelles pour m'imprégner du moindre détail, moindre orgueil enfantin. J'ai piétiné les trottoirs pour en faire un terrain vague, L'écume des jours qui passent.
Je me suis engagé derrière toute odeur, et je changeais de parcourt selon les humeurs.
Je suis parti, me semble t-il, la peur au ventre les mains aux pieds et je sautais de joie et d'amertume. Je suis parti. Et alors à quoi bon.

Je suis toujours là. Je change de train, je passe d'une voie à l'autre, du nord au sud et du sud au nord, et alors!

Les voies n'ont pas la même voix, les odeurs n'ont plus les mêmes saveurs, les ruelles ont pris quelques kilos de trop. Les sourires se figent de grimaces et les gens courent et puis les trains passent. Les chiens miaulent et les chats aux aboie. Alors à quoi bon mon ami ?

Il faut que je me mette sur les rails avant que les voies déraillent. »

Dans sa manière de parler il me rappelait un peu mon père, un peu ces sages du pays qui pouvaient vous occuper à écouter leurs histoires et leurs vécus des heures durant sans vous soucier du temps qui passe,
cette homme sorti de nulle part me racontait des fragments de sa vie en énigme et en prose. Toutes ses phrases se terminaient par à quoi bon et moi je l'écoutais sans dire un mot.

Le temps s'était un peu arrêté pendant son monologue, je voyais dans son histoire la mienne, mon départ et mes éternelles arrivées. Il parlait sans se soucier de rien ; ni de ma perception ni de mon avis. Il parlait comme si c'était une nécessité et en parlant il me faisait un effet miroir qui me renvoyait à moi.
Il avait parlé de voyage, d'arrivée, de départ, de trains, de rêves et j'en oublie.
Il a parlé et je l'ai écouté jusqu'à ce qu'il aperçoive le garçon de café courir prendre sa commande, il détourna son regard alors et il lui lança d'une voix paternelle, douce et amère :

« Doucement mon ami. C'est pas encore les jeux olympiques à ce que je sache. Faites attention à vos pas mon garçon. Savez-vous que 77% des gens qui courent finissent par arriver en retard. Et puis courir est un métier et votre n--ud de papillon doit vous serrer de près, je le vois d'ici. Vos yeux ont l'air bien cernés, vous avez besoin de prendre l'air!
Allez faire un tour, ce n'est pas les trains qui manquent pourtant ici, mon garçon!
Ma commande attendra bien votre retours et puis si vous revenez pas, beh je me dirais que vous êtes bien là où vous vous trouvez, Allez-y!
Dans ce pays on dit bien que le client est roi non ? Alors le roi, qui réside en ma personne vous permet de disposez. Allez-y. À votre aise mon garçon. Regardez juste en face. Là ! Il y'a un train, voie 19. Départ dans pas longtemps allez-y ! Soyez pas timide, je suis sûre que vous en mourrez d'envie. Vous en avez pas marre de ce café de gare? de ses gens qui court avec la peur de rater leur train. De ces enfants excités à l'idée de voyager de changer de quartier. Et puis vous toujours là à dire la même phrase, même, devise :
« Bonjours ! Qu'est ce que je vous serre ? » Et d'entendre toujours le même soupçon de réponse : « un café et faite vite s'il vous plait, j'ai un train à prendre ! ».
Les gens courent mon garçon mais vous, vous courrez pour ne pas qu'ils perdent leurs courses. Pour une fois courrez pour vous. Voie 19, Marseille, sautez dans ce train allez-y !Un peu de jeunesse, de punch mon garçon! »


Le serveur paraissait un peu désordonné, Il ne savait quoi répondre à ce vieux mais dans ses yeux il y avait quelques chose qui disait que le vieux avait dit vrai. Qu'il avait touché un point de quotidien ou ouvert une parenthèse désagréable à entendre.

Mais après un regard jeté timidement sur la voie 19, le jeune serveur finit par laisser échapper quelques mots mâchés au fond de la gorge comme un enfant qu'on a grondé :

« Mais je peux pas lâcher mon travail comme ça monsieur ! Vous imaginez ? Abandon de poste comme ça en plein service et puis comment savez vous que je me plains de mon travail moi ?

Je les emmerde ses cons de voyageurs qui courent comme des particules perdues, je m'en fout même! Et puis vous savez quoi ? Je ne les vois même pas ! Je les devine à travers leurs commandes.

Alors, mon quotidien. Les fais ci. Fais ça. Prendre l'air et tout ça. Tout ce baratin, ça peut bien attendre demain!
Et puis qui vous êtes? et pourquoi vous le prenez pas ce train vous ? Eh ? Pourquoi ? »
Il laissa échapper un soupire de soulagement et repris aussi tôt d'une voix à peu près sûre:
« Bon c'est pas tout ça mais j'ai du travail moi, Qu'est ce que je vous serre monsieur ? »

« Après tout, si c'est votre travail et votre vie. Vous êtes libre mon garçon, Et puis les --illères c'est pas moi qui les ait inventées non plus ! Répondait le vieux d'un air malicieux, je veux bien un café et faite vite s'il vous plait mon garçon parce que j'ai un train à prendre moi !! »

Le vieux me lança un regard complice et un soupçon de sourire en clin d'oeil. Et après que le garçon, désabusé, partit chercher la commande, le vieux s'approcha de moi et d'une voix basse il me dit :

« Je sais ce que c'est. J'étais serveur ici il y a de ça 20 ans et je rêvais de tous lâcher et de prendre le train en face. Je n'en ai jamais eu le courage jusqu'au jour ou je suis venu travailler après une nuit blanche, j'ai servi les clients jusqu'à 12h00 l'heure à laquelle un monsieur cravaté de la tête aux pieds m'a ordonné de lui ramener vite un café, vite ! Vite ! disait-il comme si je le connaissais de naissance, comme si j'avais tenu la main à sa pauvre mère pour qu'elle l'accouche ce pauvre lard. Et à défaut d'avoir un café vite ! Vite ! Beh, il a eu mon plateau et le reste d'un chocolat sur la belle cravate de la tête au pieds et j'ai sauté dans le train voie 19 sans billet.»

Le serveur, le plateau en main revenait avec le café et déposant la commande sur la table il prononça mécaniquement « 2 euros 10 s'il vous plait.

Le vieux comme pour le tester il ne lui prêta aucune attention, il a juste laissé échapper un « Merci mon garçon » on ne peut trop paternel et continua à me parler en l'ignorant:

«Et vous savez, dès que je fus dans le train, il y'a vingt ans mais je m'en rappelle comme aujourd'hui, des choses nouvelles commençaient alors à élargir ma vision. Les gens du train me regardaient tous d'un air surpris. Un garçon de café à bord du train. Avec son noeud de papillon de travers.
Ils étaient tous à mille lieux de savoir ce que je vivait à ce moment là ces cons de V….»

Il n'avait pas finit son mot et Le serveur, toujours debout lui coupa les lettres sous la langue : « 1 euro 20 monsieur, je dois encaisser.»

Il paraissait de plus en plus désabusé. Une sorte de respect forcé enfui d'énervement qu'il essayait de cacher sous des formes de politesse.

« Est-ce que je peux vous encaisser monsieur ? Ça fait 1 euros 20.»

Mais le vieux semblait décidé dans son petit jeu à pousser à bout le serveur, il continuait à me parler et ne prêtait aucune attention au porteur du plateau :
« Dans le train, vous savez comment sont fait les trains. Des sièges à tire larigots. Des sièges et des assiégés. Moi je me suis mis dans le couloir sur le strapontin et je fixais tout les passants voyageurs sans les voir. Je ne voyais rien ce jour là, sauf le cravaté et le chocolat qui dégoulinait sur sa belle cravate de pendu … »
Le serveur de plus en plus excédé haussait son ton
« Je dois encaisser s'il vous plait, 1 euro 20! »
Le vieux s'en foutait de plus en plus et continuait son monologue :

« Dans les trains il n'y a pas de quotidien qui tient, pas de facture à payer, pas de dettes à rembourser. Les gens paraissent toujours sur leurs beaux jours, le sourire aux lèvres, les commandes au bar… »
Le serveur lui coupa la parole encore une fois et de plus en plus en rogne : « En parlant de bar, il y'a des commandes qui m'attendent,
1 euro 20 s'il vous plait. Et puis je m'en fout de vos histoires moi ! »

Le vieux voyant que le serveur s'énervait, il en rajouta une couche :
« Mais vous avez que ça dans la bouche !? 1 euro 20 ! 1 euro 20 ! Je dois encaisser, je dois ceci, je dois cela. Vous voyer pas que… »

Et il n'a pas eu le temps de finir sa moquerie que le plateau du serveur lui volait déjà à la figure chargé d'un reste de cappuccino et le serveur qui partait comme une particule chargée direction la voie 19 et s'est laissé absorbé par le train. Les portes se sont aussitôt refermées.

Le vieux sortit un mouchoir et s'essuya le visage éclairé d'une lueur de sourire de satisfaction et loin d'être énervé, il regarda en souriant le train partir et me dit :
« Eh ben ! Il était long à la détente celui là. Il a mit du temps. Je commençais même à perdre espoir.»

Il s'essuya complètement le visage, avec toujours le même sourire au lèvres et reprit héroïquement :
« Dans le temps, les commandes était simples, café ou chocolat, les temps changent, maintenant c'est cappuccino, coca à la frise et de la bierre au sirop... »

Il se leva et rentra au café et en le suivant des yeux je l'ai vu se diriger vers le bar et payer son café.

Il revint me voir et d'une voix tachée de chocolat il me dit :

« En fait ! Je vous offre le café, mais dites moi, vous? c'était lequel des trains que vous attendiez ? La voie 19 je parie! »

Je fais un sourie en forme de oui, ça l'a fait sourire et il reprit:

« J'en étais sure ! Eh oui mon ami, vous voyez les hasards des gares. Y en a qui ratent leurs train et d'autres qui en prennent un sans que ça soit prévu. C'est comme dans la vie, les choses ne sont jamais se qu'elles paraissent être. Les gares, les trains et les hasards des jours. Est-ce bien un hasard d'ailleurs ? Bon ! Allez je vous retarde pas, essayez de changer votre billet et surtout ne ratez pas le prochain ! Celui là sera le bon. Qui sait? À dieu mon ami ! »

Et il partit, son sac à la main et le sourire d'un vainqueur au lèvres. Il s'est fendu dans la masse de gens qui courraient dans la gare. En le suivant des yeux, je ne voyais que lui, une silhouette tout de blanc vêtue.

Sur le coup je n'ai pas compris. Son attitude. Qu'est-ce qu'il voulait dire par là. Qu'est ce qu'il faisait dans la vie. Et où voulait–il en venir avec tout ça? Son histoire, les trains, la vie, le serveur, le hasard des gares et ses paroles de poète sorti de nulle part ?

Mais peu de temps après, alors que j'étais dans le train en direction de Marseille, pour animer un atelier, dans la voiture 19, J'ai croisé un autre jeune homme, en tenue de serveur. Assis sur un strapontin dans le couloir du train. Il avait l'air absent. Un peu fâché comme s'il venait d'abandonner son travail.
Et là tout m'est revenu. Et j'ai compris en fin! L'agitateur:
« Celui qui tourne en rond finit par avoir les idées courbes »
Alors Prenez l'air !Avant qu'il ne soit trop tard !

Texte extrait du recueil « Lettres d'intérieur »:
Écrits et Calligraphies arabes d'Abd El Malik Nounouhi,
à paraître au printemps 2008
Calligraphie: ©Abd el Malik Nounouhi

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